L’INVITÉ – Prologue

La petite ville d’Ouro Preto, au nord de Rio de Janeiro, est un joyau architectural du Brésil colonial. Autrefois pôle régional très animé grâce à son statut de « cité de l’or », c’est maintenant un site paisible où, à flanc de colline, serpentent des ruelles pavées bordées de villas cossues.

La grosse Cadillac Escalade aux vitres teintées venait de quitter l’agglomération en direction de Mariana, un village distant d’une quinzaine de kilomètres. Le temps était maussade et nul n’avait besoin de consulter la météo pour comprendre qu’une pluie torrentielle viendrait s’abattre sur la région au milieu de la matinée. Trônant sur la banquette derrière un chauffeur moustachu affublé d’une casquette de baseball et un athlète poids lourd au crâne rasé se trouvait un homme au teint brun et aux tempes grisonnantes, dont on aurait pu reconnaître facilement qu’il inspirait le respect et avait depuis longtemps l’habitude de commander.

À hauteur du hameau de Rio Branco, le trio bifurqua à droite et emprunta une piste peu fréquentée menant au site minier de Santa Luzia. Cinq kilomètres plus loin, la Cadillac franchit une passe étroite et entama un virage prononcé mais dut bientôt stopper à cause d’une fourgonnette accidentée qui s’était échouée en travers de la route. Le passager de la banquette arrière s’adressa aussitôt au gaillard assis devant lui.

-     J’aime pas ça, Ignacio. Va voir ce qui s’est passé.

L’autre descendit et se dirigea lentement vers la Volkswagen Combi, jusqu’à la fenêtre ouverte côté conducteur à travers laquelle il aperçut un homme d’âge moyen, un noir, affaissé sur le volant. Alors qu’il allait chercher à savoir ce qui n’allait pas, l’autre se redressa doucement, le dévisagea de ses yeux injectés de sang et lui tira une balle en plein cœur puis une autre dans la bouche. Le signal avait été donné. Depuis un fourré surplombant légèrement la route, des tirs à la mitraillette se mirent à pleuvoir sur la Cadillac.

Trente secondes plus tard, deux gaillards longilignes à la peau noire comme l’ébène émergèrent du fourré armés jusqu’aux dents et dévalèrent la pente avant de s’arrêter à proximité du véhicule qui avait maintenant toutes les apparences d’une passoire. Tandis que le chauffeur de la fourgonnette s’installait au volant d’une Jeep immobilisée en contrebas, l’un des deux hommes, dont le visage profondément scarifié aurait été de nature à mortifier Al Capone lui-même, ordonna à son complice de vérifier que le travail avait été bien fait.

-     You betta go check dem monkey, broda!

L’autre s’empressa d’aller explorer l’intérieur du véhicule dont toutes les vitres avaient volé en éclat.

-     Whazup? s’enquit le balafré.

-     Nada. All correct correct, proper! fut la réponse.

Les trois occupants de la Cadillac venaient d’être rayés de la liste des vivants. Le balafré relaya aussitôt l’information sur son portable, puis il cria à l’intention de ses compagnons :

-     OK! We go chop!*

La Jeep démarra sur les chapeaux de roue en direction de Belo Horizonte, la métropole située à une centaine de kilomètres au nord-ouest.


 *En pidgin du Nigéria : « Allons manger! »